Ailleurs ...
L'Invisible...
Ailleurs ...
Loin, si loin ...
Un monde étrange ...
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L'ANGE
Il a de larges yeux turquoise et écartés,
Et surdimentionnés dans son visage pâle
Dont la peau douce et fine a des reflets d'opale.
Ses pupilles de jais sont souvent dilatées

Comme s'il survivait péniblement dans l'ombre
Et manque constamment d'une grande lumière.
Son front bombé est blanc, ses joues sont nacrières,
Il est comme un Pierrot perdu dans la pénombre.

Dans sa besace il porte un vieux livre et trois pommes,
Deux jeans tout effrangés, des poèmes, du vent.
Ce n'est plus un enfant et pas encor un homme.

Sa vie est erratique et bien souvent dérange
Les gens pleins de bon sens qui s'écartent prudents,
Se demandant parfois si ce n'est pas un ange.

L'INCONNUE
Il est une Inconnue derrière chaque porte.
Frappant à tous les huis, Elle attend – peu importe
Qui viendra lui ouvrir car Elle a tout son temps :
Qui que vous vous croyiez, Elle est là, Elle attend.

C'est une jeune femme à l'air grave et aimable
Qui vient pour s'inviter à votre seule table.
Elle n'est pas méchante, Elle se rit de tout
Et n'est jamais lassée depuis l'aube de tout.

C'est pour vous qu'Elle est là , on ne peut refuser.
Dans sa main Elle serre une clé ouvragée
Pour ouvrir un jardin tout fleuri d'hirondelles.
Elle est laide parfois, le plus souvent très belle .

Elle vous prend la main, la Sienne est un peu froide.
Elle vous mène alors auprès d'une escouade
D'êtres chers et d'amis qui se sont en allés,
Qui rient et que pourtant l'on a beaucoup pleurés.

Et puis Elle repart : un nouveau rendez-vous.
Elle n'a plus besoin de se soucier de vous.
Elle doit voir un mortel et s'il ne L'attend pas,
Il sait bien malgré lui qu'un jour Elle viendra.

LE VER LUISANT
C'est un monde étrange où le vent
Souffle un parfum trop épicé,
Planète bizarre où le temps
Etrangement s'est arrêté.

La lumière y est un peu grise
Dans les sous-bois, sur les étangs,
Et des formes informes glissent
Sur le sol humide et gluant.

La lumière y est souvent glauque
Et l'on voit rarement le ciel
Dont des pans s'accrochent au roc,
Effilochés comme des ailes,

Les ailes des chauves-souris
Qui par écheveaux entiers
Se sont accrochées aux troncs gris
Des arbres tout ébouriffés.

Mais sous la mousse chevelue
Vit une petite lumière :
Un ver transparent et ténu
Qui clignote dans cet enfer.

C'est une goutte de brillance
Délicate et intemporelle,
Et dans ce monde en déshérence
Une minuscule étincelle.

LES DEUX LUNES
Il y a cette nuit deux lunes,
L'une est au ciel, l'autre sur l'eau
Lentement roulée par les flots
Déferlant sur la plage brune.

Le reflet de l'une est sur l'eau,
Doucement bercé par la houle
Qui bien rythmée déferle et croule
En puissants et mousseux rouleaux.

L'autre est posée comme un visage
Sur le ciel aux ombres marine
Et son reflet qui dodeline
Vient se briser sur le rivage.

Lune du ciel et lune pâle,
Lune blanche et lune tranquille,
Leur soyeuse lumière oscille
Sur la mer aux reflets d'opale.

UN AUTRE MONDE
Il est peuplé de créatures
Torves et d'elfes et de fées ,
D'êtres bouffis de boursouflures,
D'informes gnômes cabossés.

Mais ce sont des ombres factices
Faites de nuages, de vent,
Et les fées et leurs maléfices
Ont perdu leurs vertus d'antan.

Leurs seuls charmes sont dans les songes
Du monde des désillusions.
Tout est imprégné des mensonges
Que fuit toute saine raison.

Cependant parfois en émerge
Un rêve baroque et étrange
Qui vient s'échouer sur la berge
Du monde réel qu'il dérange :

Germant dans l'esprit insensé
D'un grand créateur un peu fol,
Il fait naître un beau soir d'été
Le Taj Mahal ou l'Acropole.

MIRAGE
Entre deux rives érodées
Par la fange qui les encroûte
Glisse un fleuve gras maculé,
Tout englué par le mazout.

Deux collines qui se font face
Surplombent l'eau épaisse et drue
Emportant sur sa carapace
Immondices et détritus.

Des maisons un peu de guingois
S'accrochent aux pentes noirâtres.
Le ciel est comme enduit de poix
Et renvoie un écho verdâtre.

Tout est triste et presqu'immobile
Et l'on attend l'on ne sait quoi
Qui s'en va fondre sur la ville.
On est las sans savoir pourquoi

Quand soudain, entre les deux berges,
Explose une giclée de fleurs,
Et un arc- en- ciel en émerge,
Irisé de ses six couleurs.

C'est un grand pont multicolore
Entre les deux sombres coteaux,
Mêlant ses tons diaprés à l'or
Qui ruisselle soudain à flots. .

La ville en est presque changée,
Et sous la voûte d'opaline,
Un enfant tout illuminé
S'est mis à danser dans la bruine.

LES FLEURS
Dans le fond du jardin quatre fleurs ont poussé,
Qu'on ne connaissait pas, jaillies de l'inconnu.
Elles sentaient si bon qu'une foule attirée
Par leur parfum poivré est bien vite accourue.

Un collier transparent de gouttes de rosée
Encerclait de cristal les corolles charnues.
Leur couleur était vive. Une poudre dorée
Safranait de soleil les pétales pointus.

Leur arôme épicé était si enivrant
Qu'il semblait tournoyer en vrille autour des gens.
Les corolles dorées étaient encor fermées.

Mais le temps était doux, si tiède l'aube verte
Que les étranges fleurs se sont enfin ouvertes :
Lovées à l'intérieur , quatre fées sommeillaient .

LE CHAT
Il se coule sur la terrasse
Comme une ombre souple et feutrée .
Il est l'icône de la grâce ,
Du toupet , du laisser-aller .

Il investit un grand fauteuil ,
S'y vautre et s'y noie , ventre en l'air ,
Et sa queue rousse d'écureuil
Se déploie sur le coussin vert .

Il est auburn , ébouriffé
Comme un bien curieux chrysanthème .
Ses yeux de jade sont fermés
Sur un rêve gorgé de flemme .

Il dort , il est bien au chaud
Maintenant lové tout en rond ,
Et il a caché son museau
Au creux du velours céladon .

C'est un cercle roux qui soupire ,
Et qui ronronne et qui palpite .
Il est le chantre du plaisir
Bien loin des humains qui s'agitent .

C'ETAIT UN SOIR SEREIN ...
C'était un soir serein où l'on avait sorti
Sa chaise sur le seuil , pour plaisanter et rire
Avec les autres gens . Et l'on entendait bruire
Autour du vieux Lambesc le souffle de la nuit .

Il faisait calme et doux . Un vieil homme assoupi
Ronflotait doucement . Et parfois un soupir
Le tirait du sommeil qui semblait l'engloutir
Dans un mystérieux et ténébreux roulis.

Puis le sol a plongé en un infime instant .
Le tout s'est disloqué en un sourd grondement ,
Sous la chaise de l'homme un gouffre s'est ouvert .

C'était l'apocalypse et l'horreur absolue .
Un hurlement glacé a jailli de la terre
Et le sol basculé s'est accroché aux nues .

LE LAC BLEU
Pierre précieuse circulaire
Enchâssée au creux des collines ,
C'est un vestige de la mer
Où des mouettes dodelinent .

L'eau se balance au fil du vent
Et se déverse sur la grève .
Le flot saphir ourlé de blanc
Se déroule et croule sans trêve .

Quatre voiles multicolores
Glissent sous le ciel tourmenté ,
Plongeant dans les tourbillons d'or
Que le flot noir vient d'enfanter .

Elles semblent fuir un danger
Tant elles filent sous le vent .
La nuit marine va tomber ,
Les poussant à prendre du champ .

Car la falaise a des trous sombres
Dont on n'aime pas s'approcher.
Le génie des eaux aime l'ombre
Et pourrait bien en émerger


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