L'Invisible...
L'Invisible...
Ailleurs ...
Loin, si loin ...
Un monde étrange ...
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 L'ELFE PERDU
Il erre cerné par les tentacules
D'une ville sombre et démesurée
Pour toujours plongée dans un crépuscule
Que le soleil blanc ne perce jamais.

Aussi délicat qu'une libellule,
C'est un elfe hantant depuis mille années
Cette vallée brune où il déambule
Sans pouvoir jamais s'en désengluer.

On y érigea un village-bulle
Où tout était bleu , serein et bien quiet.
Mais un nouveau monde qui le bouscule
L'a pris dans les rets de rues enfumées.

Il erre hagard tel un somnambule,
Se cogne au néant sans y retrouver
Ses rêves perdus qui tintinnabulent,
Fruits des souvenirs dorés du passé.

Sa vie dévastée tourne au ridicule,
Ses sorts ne sont plus que colifichets,
Et ce qui lui sert de coeur minuscule
Gémit corrodé par mille regrets.

LE FAUNE ASSASSINE
On a assassiné le faune du jardin.
Il y régnait en paix depuis l'aube des âges,
S'appelait Korilos et vivait en vieux sage,
Méditant au printemps dans l'air bleu du matin.

Il ne bougeait jamais, paisible sous son orme.
Sa face facétieuse était ronde et vermeille,
Et les flèches aiguës jaillies du grand soleil
Accrochaient des rais d'or à ses petites cornes.

Un jour il s'endormit dans un trou de l'aubier :
Un peu moins vigilant, il s'était assoupi,
Heureux comme toujours, amoureux de sa vie,
Mais il aurait mieux fait de rester éveillé !

Car l'orme était chenu. Son écorce malade
Semblait déchiquetée par des siècles d'usure.
Un mal étrange et noir comme une pourriture
Avait dépenaillé son feuillage en cascade.

Alors un monstre gris, machine nécrophile,
S'en vint pour l'achever. Et le faune éperdu,
Ne sachant plus courir sur ses pattes fendues,
Fut réduit en poussière avec son domicile.

CONTE
C'est un gai trublion qui sautille partout,
Un lutin rouge et vert aux pattes effilées.
Il a bu à midi deux gouttes de rosée
Qui l'ont tout étourdi, il est même un peu saoul.

Jaillissant enivré du coeur d'une églantine,
Il est né ce matin d'un rayon de soleil.
Ses cheveux rouge-vif lui donnent bonne mine,
Son nez est retroussé et ses bajoues vermeilles.

Sous sa tignasse drue ses oreilles pointues
Couvertes de duvet semblent des coquillages.
Il est rouge, il est vert, légèrement vêtu
De feuilles de lilas et de roses sauvages.

Mais soudain il se trouble, son image pâlit :
L'enfant qui l'a conçu dans un rêve s'éveille.
Le lutin vient de fondre et s'en est reparti
Dans un éclat de rire au pays des merveilles.

PARADIS
C'est un enclos doré où claquent des couleurs
Chatoyantes et drues vibrant dans le matin.
La lumière y grésille au creux de chaque fleur
Et il flotte dans l'air un souffle de jasmin.

Un arc-en-ciel bombé est suspendu au ciel.
Enjambant un ruisseau dodeline un vieux pont
Qui vacille en tanguant comme une balancelle
Au-dessus de l'eau bleue tapissée de cresson.

L'herbe est turquoise ici, tout n'y est que beauté :
Le plumage et les cris des oiseaux-paradis,
Le chant presqu'irréel du vent dans les cyprès,
Le ciel rayé de rose du début de la nuit ...

Ce n'est pas le printemps et ce n'est plus l'été,
C'est un automne doux à la brise ténue,
Sans outre-démesure et sans aucun excès.
C'est un hâvre de paix, une terre inconnue.

LE SYLPHE
Tel une douce plume d'ange,
Ténu, minuscule et fluet,
Il s'est endormi épuisé,
Léger oiseau frêle et étrange.

C'est un petit être irisé
Comme une bulle de savon
Et il a l'air d'un enfançon
Translucide et désincarné.

Il vivait au creux d'un nuage
Quand une ondée l'a emporté,
Léger fétu brutalisé
Par une rafale sauvage.

Mais un roitelet l'a cueilli
Du bout de son bec étonné
Et l'a doucement déposé
Tout au fond bien chaud de son nid.

Là il attend qu'il se réveille,
Tout esbaubi, ébouriffé
Par ce petit bonhomme ailé,
Oiseau à nul autre pareil.

LA DERNIERE FEE
Vêtue de bribes d'arc en ciel
Et coiffée d'une campanule,
Elle s'est affublée des ailes
D'une défunte libellule.

Elle vole de fleur en fleur
Et l'on dirait un colibri
Tout étincelé de couleurs.
Autour d'elle le printemps rit.

Elle volète, elle butine
De bleuets en coquelicots
Pour y trouver une copine,
Mais elle vole lamento.

Car cette minuscule fée,
Mélancolique et solitaire,
De brins d'herbe en épis de blé
Dans son champ n'a plus de repères.

Son temps ensorcelé n'est plus,
Ce monde nouveau est sans rêves.
Ses anciens pairs ont disparu,
Qu'elle cherche en errant sans trève.

L'OGRE
Son regard est très doux mais ses dents carnassières
Biseautées, affutées, n'ont vraiment rien d'humain.
Un crin gris hérissé tout maculé de terre
Couvre son corps bossu jusqu'au creux de ses reins.

Ses yeux pâles sont bleus et cherchent à sourire
A quiconque s'égare au plus profond des bois,
Mais ils sont si creusés qu'on ne peut pas y lire
L'appel toujours déçu d'un pauvre être aux abois.

Il est laid, adipeux, son gros corps est difforme,
D'une telle laideur qu'il donne la nausée.
Or, ce que nul ne sait , c'est qu'un élan énorme
Le pousse vers les gens qui fuient épouvantés.

Ils ne le devraient pas, ils ne craignent plus rien
Depuis qu' un grand amour lui a limé les crocs.
L'ogre aux cent dents d'acier s'est fait végétarien :
Une jolie donzelle l'a changé en agneau.


UN AUTRE
Depuis des jours, depuis des nuits,
Et presque le début des temps,
Il erre dévoré d'ennui
Et depuis toujours Il attend.

Il attend que passe le Temps,
Loin de la Mort, loin de la Vie.
Il erre depuis si longtemps
Qu'Il est submergé par l'oubli.

Mais Il imprègne les vieux murs
De sa substance immatérielle.
Parfois on Le distingue sur
Les pierres moisies qui ruissellent.

Il a un pourpoint de velours
Tout transparent et tout usé
Par le défilement des jours
Et par le fil gris des années.

Il erre déchiré d'ennui
Dans la triste bâtisse sombre
Et Il a sombré dans l'oubli
Depuis qu'Il appartient à l'ombre.

MARGUERITES D'AUTOMNE
On les appelait chrysanthèmes
Quand on ne les offrait qu'aux morts ,
Et ils portaient cet anathème
Comme un funeste mauvais sort .

Souffrant du mois de leur naissance
Au seuil venteux du presqu'hiver ,
Ce sont pourtant eux qui dispensent
L'air d'un jardin au cimetière .

C'était un joli nom , antan .
L'or y rutilait , rouge-orange .
Et ce sont les cheveux du vent ,
Des marguerites très étranges .

Crépelés et multicolores ,
Ces miracles d'effloraison
Explosent en milliers d'aurores
En bravant la male saison .

Dans novembre gris et atone
Où ils flamboient , échevelés ,
Ce sont les soleils de l'automne
Parfumés d'un reste d'été .

LA LEGENDE DE L'OLIVIER
Sur la Terre une nuit le Soleil est tombé .
Personne ne l'a vu , sauf peut-être la Lune .
Remontant bien trop vite , il en a oublié
Un petit morceau d'or dans le creux d'une dune .

Ce morceau a fondu en s'étalant partout ,
Mare toute dorée ruisselant de lumière .
Elle a chauffé le sol , elle a empli les trous
Pierrailleux et pelés de cette pauvre terre .

Non loin de là poussait un arbre vert-de-gris
Qui a bu goulûment la flaque de soleil .
S'insinuant au coeur de ses tout petits fruits ,
Elle les a tirés d'un stérile sommeil .

C'est depuis ce temps-là que les hommes du Sud
Compressent les fruits noirs pour en tirer leur jus .
Et c'est cette huile d'or que l'olivier exsude
Sur les terres pentues du côté de Fréjus


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